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    Juliette Binoche : « La femme est facilement moquée, ridiculisée, on a besoin de la diminuer »

    L’actrice a collaboré plusieurs fois avec Harvey Weinstein, accusé de harcèlement sexuel et de viols. Elle témoigne dans un entretien exclusif au « Monde ».

    LE MONDE | • Mis à jour le | Propos recueillis par Franck Nouchi (Médiateur du Monde)

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    Plusieurs des films qui ont contribué à la consécration internationale de Juliette Binoche étaient produits par Harvey Weinstein. Ainsi, Le Patient anglais, un film d’Anthony Minghella pour lequel l’actrice française a obtenu, en 1997, l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. Ou encore Le Chocolat, de Lasse Hallström, qui a valu à Juliette Binoche d’être nommée, en 2001, à l’Oscar de la meilleure actrice. Pour Le Monde, elle a accepté de sortir du silence qu’elle s’impose depuis que l’affaire Weinstein a éclaté.

    Vous qui connaissez bien Harvey Weinstein, avez-vous été surprise à la lecture des enquêtes récentes qui l’accusent d’être un prédateur sexuel ?

    Etant par monts et par vaux, je n’ai pas lu grand-chose, si ce n’est, un peu, ce que certaines actrices ont déclaré. Et je dois dire que j’ai été choquée par les faits les plus graves qui sont rapportés – à savoir que certaines d’entre elles accusent Harvey Weinstein de les avoir violées.

    Des facettes d’Harvey, j’en connais beaucoup, vu que j’ai travaillé avec lui à plusieurs reprises. Au tout début, quand je l’ai connu, il avait créé Miramax avec son frère et distribuait des films européens et étrangers importants aux Etats-Unis. C’est lui qui, par exemple, a fait connaître là-bas Krzysztof Kieslowski, Jane Campion, lui qui a distribué Les Amants du Pont-Neuf, de Leos Carax, sans toucher à son montage, contrairement à la réputation qui lui était faite.

    Il était, à cette époque, le seul distributeur américain que je connaissais qui avait un tel enthousiasme pour le cinéma d’auteur, le seul qui s’en donnait les moyens, car il y croyait. A l’époque, je ne me suis jamais sentie en danger avec lui, car je pense que j’étais déjà armée. La seule fois où j’ai entendu une insinuation sexuelle verbale de sa part, je ne l’ai pas prise au sérieux, j’ai répondu immédiatement par un revers de balle hors jeu.

    Vous en parlait-on comme d’un harceleur ?

    Je me souviens qu’une actrice m’en a fait part un jour.

    Mais il ne vous a pas harcelée…

    Personnellement, non. Mais je pense que j’ai eu assez tôt un sens du danger face aux circonstances que j’ai pu croiser dès l’enfance ou à mes débuts d’actrice. A 18 ans, un metteur en scène, pour me parler d’un nouveau projet, m’avait invitée à dîner. A la fin du repas, il m’a sauté dessus pour m’embrasser. Je l’ai repoussé immédiatement en lui disant : « Mais je suis amoureuse, j’ai un amoureux ! » Une autre fois à 21 ans, j’ai été invitée chez un producteur une heure avant un dîner organisé pour la fin d’un tournage, il s’est jeté sur moi sauvagement, j’ai dû le repousser pareillement.

    Instinctivement, je souhaitais être respectée dans mes sentiments et dans mon corps. Mon histoire personnelle m’y incitait. A l’âge de 7 ans (j’ai raconté cet épisode dans le magazine Elle), un maître s’est permis des attouchements sexuels, à la suite de quoi j’ai commencé à mettre des pantalons pour me protéger. Une copine m’a parlé de ce qu’il lui arrivait également et j’ai pu en parler à ma mère. Et puis ça s’est arrêté.

    Comme toutes les filles, j’ai fait mes classes, j’ai appris à me détourner, à me rebeller, à m’insurger face à l’impunité masculine. Finalement, ces batailles-là m’ont permis de me positionner et souvent, la rage n’était pas loin. Ce sont des blessures, certes, mais c’est aussi une chance d’avoir pu me structurer rapidement par l’expérience de ces épreuves, qui ne sont évidemment pas souhaitables. Mais parfois, malheureusement, tout le monde n’a pas cette repartie, et certaines situations peuvent devenir beaucoup plus destructrices.

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    Au cinéma, l’exercice du pouvoir est très particulier. Le producteur a un pouvoir, le metteur en scène a un pouvoir, l’acteur a un pouvoir. S’approcher de ces pouvoirs-là, c’est un peu comme des trous noirs dans l’espace, ils dégagent une énergie qu’il faut savoir décrypter, sentir, on peut tourner en orbite, mais gare à ne pas se laisser happer !

    Tout cela pour dire que quand j’ai travaillé avec Harvey Weinstein, je sentais qui j’avais en face. Le genre de type avec lequel je n’irai jamais m’amuser. J’ai déjeuné avec lui une fois en tête-à-tête dans sa suite, je n’ai pas senti de danger, mais je n’ai pas compris pourquoi il tenait à me voir.

    Vous aviez instauré entre lui et vous une sorte de rapport de force ?

    D’une façon naturelle, oui, sans préméditation.

    Ce que vous dites semble signifier que les actrices qui aujourd’hui l’accusent s’exposent à ce qu’on leur dise : « Vous n’avez pas été suffisamment clairvoyantes… »

    Chaque situation est différente, ce serait dangereux de généraliser. Mais face à la corpulence d’Harvey, face à son énergie, sa voix, son débit, face aux mots qu’il utilise, à ses croyances, en s’approchant d’un tel pouvoir, il faut savoir où on met les pieds et éveiller son intelligence à ne pas se faire piéger. Si tu veux faire ce métier, c’est que quelque chose en toi te pousse à le faire, qui va au-delà de toi-même, au-delà du désir de ton besoin de pouvoir. Et c’est là que tu dois te poser la question essentielle : pourquoi suis-je là ? Qu’est-ce que je cherche ? Qu’est-ce que je veux ?

    J’ai connu un acteur qui m’appelait au milieu de la nuit, venait sans prévenir chez moi, bref, il essayait de m’avoir. Une fois je l’ai foutu à la porte. Une autre fois, devant le maquilleur et coiffeur, je lui ai demandé pourquoi il m’avait appelé en pleine nuit. Il a fini par arrêter.

    J’ai été élevée par une mère qui avait un sens de la force individuelle. Au fond de moi, j’aime être femme, mais je me sens aussi bien homme que femme. La force n’a pas de sexe. La force a pour force son individualité.

    En vous écoutant, on se dit que le métier d’actrice n’est pas à mettre entre toutes les mains…

    Mais absolument ! L’acteur doit voir, observer, jauger, renifler, esquiver, se protéger, mais au moment essentiel de son métier, c’est-à-dire devant la caméra ou sur une scène, se donner corps et âme ! Encore une fois, si l’on va y chercher un petit pouvoir personnel, on fait fausse route. Mais il existe un autre pouvoir, celui qui est au-delà de sa volonté et de ses propres désirs, mais qui passe par une descente en soi, et c’est cet autre pouvoir qui est passionnant, car il conduit à l’œuvre et à ce qui s’œuvre en soi.

    Comment cela s’apprend-il ?

    Par l’épreuve ! On passe par l’épreuve pour faire ses preuves ! Et on se débrouille dans l’épreuve. On parle, on lit. On cherche. On se confronte. On tombe. On change d’attitude. On est perdu. On s’éveille à l’épreuve. L’humour compte beaucoup. Et puis lâcher, lâcher les attentes, les peurs, les espérances de conquête, de satisfaction. Il y a une mise à mort intérieure dans l’épreuve. Un retournement. On n’est pas là pour se servir.

    Mais on ne dénonce pas ?

    Il y a longtemps, dans un entretien au magazine Première, j’avais donné le nom du réalisateur qui avait essayé de m’embrasser et que j’avais repoussé à 18 ans. A la suite de quoi, il m’avait écrit une lettre me demandant de dénoncer ce que j’avais déclaré dans ce magazine. Ce que je n’ai évidemment pas fait. Le producteur qui s’est jeté sur moi, je n’ai jamais donné son nom dans la presse. J’avais le choix entre taire son nom ou, au contraire, le poursuivre en entamant une procédure. Mais je ne pense pas qu’il faille se servir de la presse pour instruire un procès.

    La perception du féminin est une force mystérieuse qui peut faire peur, et qui peut conduire les hommes au désir de la contrôler, de l’objectiver, de s’en emparer. Sans parler de la jalousie que peut susciter la femme, car elle peut enfanter. Mais on parle très peu de cet aspect-là. La femme est facilement moquée, imitée, ridiculisée, on a besoin de la diminuer.

    Emma Thompson parle d’une crise de la masculinité…

    En effet, parce que notre côté masculin ne descend pas facilement de son orgueil, il veut garder bonne figure, se protéger de la peur avec la vanité pour bouclier, garder son désir de puissance absolue pour se tenir droit. Donald Trump en est la plus récente stature symbolique, enfermé dans sa croyance la plus primaire. Il n’a pas conscience de son indécence. C’est une attitude que l’on peut trouver chez les femmes bien sûr, car les femmes comme les hommes doivent transformer leur désir de pouvoir, de possession et de jouissance.

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    Laisser tomber le masque de l’orgueil, c’est plonger dans ce que l’on ressent, chercher ce qu’il y a derrière, laisser ses émotions s’exprimer, en acceptant qu’elles ne sont pas forcément jolies, sans s’identifier à elles, elles nous indiquent où nous en sommes, car elles passent, les émotions, elles ne sont pas un but, mais une aide et, à un moment donné, elles nous quittent d’elles-mêmes, on n’a plus besoin d’elles, elles ne nous font plus peur, mais parfois, elles s’attachent rudement, car comme on peut être changé en un éclair, dans un élan fulgurant, il faut aussi parfois un temps infini pour que le fond de l’être soit épuisé par ses pulsions primaires pour vivre enfin une autre perception de nous-mêmes.

    Cela fait des millénaires que le masculin essaye de dominer le féminin, des millénaires que le féminin n’est pas à sa juste place, il attend patiemment que le masculin se rende, abdique ses croyances de supériorité physique, créatrice ou intellectuelle. Le pouvoir n’est pas là où l’on croit. Le féminin et le masculin ne sont pas égaux, ils se complètent. Mais cela va sans dire que les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits.

    Pour en revenir à Harvey Weinstein, pensez-vous que si l’on s’en prend à lui aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il est plus facile de s’en prendre à un homme dont le pouvoir est déclinant ?

    C’est possible. Je l’ai croisé à Cannes au printemps dernier, et je l’ai senti en décalage. C’est un homme que j’ai connu dans différentes situations. Une fois, je l’ai vu pleurer parce qu’il se sentait honteux, mais je l’ai vu aussi généreux, et également menteur. C’est un être complexe et tout aussi bizarrement attachant. Mais je savais aussi très bien quelle bête il y avait en lui.

    Certaines actrices disent s’être rendues dans sa chambre d’hôtel. Un refus, expliquait leur entourage, risquait de compromettre leur carrière…

    Il y a peut-être des actrices qui sont plus influençables et moins préparées aux situations avec les gens de pouvoir, surtout quand on débute. Mais ce genre d’argument ne m’a jamais convaincu, peut-être parce que j’ai appris tôt à être responsable. Je n’ai jamais mis la parole de mon agent avant la mienne. J’écoute, mais je n’obéis pas. Sinon, c’est comme s’approcher d’un volcan. Si tu veux t’approcher du volcan, tu peux le faire, mais tu te brûleras, immanquablement.

    Et y a-t-il beaucoup de volcans dans le cinéma ?

    Il y en a. Je précise que ça m’est arrivé de ne pas être prise dans des films parce que je n’avais pas répondu aux coups de genou sous la table, parce que je n’ai pas appelé le numéro de portable qu’on m’avait donné après avoir répété. J’ai raté quelques films comme ça.

    Toutes les actrices n’ont pas votre expérience, votre capacité à résister…

    C’est un métier dangereux. C’est pourquoi l’intuition est primordiale, ce n’est pas la tête qui doit opérer, c’est l’intuition. Et se poser les vraies questions qui authentifient votre parcours.

    Depuis plusieurs jours, des milliers de femmes s’expriment sur Twitter par le biais du hashtag #balancetonporc. Que pensez-vous de cette prise de parole aussi massive que subite ?

    Si cela peut aider à changer les consciences, pourquoi pas ? Aujourd’hui, de nombreuses personnes profitent de ce moment pour s’ouvrir, se délivrer d’un non-dit, peut-être que cela finira par réveiller les consciences !

    Dans cette affaire Weinstein, ce sont des femmes qui prennent la parole. Très peu d’hommes le font. Selon vous, existe-t-il une forme de complicité masculine ?

    Tout d’abord, je pense que certains hommes ont été soumis à des situations similaires, soit avec des hommes ou même avec des femmes… Mais il est vrai que sur les plateaux de tournage, américains en particulier, c’est la force masculine qui domine. Aux Etats-Unis, à de très rares exceptions près, le pouvoir du final cut appartient aux producteurs.

    En Europe, et tout particulièrement en France, la loi protège l’auteur, le final cut est un droit du metteur en scène, et de ce fait, la relation entre le metteur en scène et l’actrice est beaucoup plus forte qu’aux Etats-Unis. J’en ai parlé un jour avec Martin Scorsese : « Mais pourquoi ne consacres-tu pas un film à un personnage de femme ? » J’ai posé la même question à Steven Spielberg qui m’a assuré en avoir tourné un dans les années 1960. Personne ne s’en souvient.

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    Le cinéma américain d’aujourd’hui est un cinéma du désir de puissance et de pouvoir, et, malheureusement, qui fait des petits un peu partout dans le monde. Le cinéma américain et son esprit dominent le monde.

    Diriez-vous que le cinéma américain est misogyne ?

    Non, je dirais qu’il est dans la crainte du féminin, ce qui est un peu différent. Tant que le masculin n’aura pas le courage de vivre ses émotions entièrement, sans penser que c’est un truc de bonne femme, tant qu’il n’aura pas connaissance de sa vulnérabilité, de sa précarité, de sa délicatesse, on sera toujours dans le même système enfermant et enfermé. Le masculin doit sortir de son côté animal pour aller vers son humanité. C’est une écoute différente, une vision autre. Le chemin, c’est le féminin, c’est une force qui doit descendre en lui. Il doit se laisser gagner, comme une bête après avoir trop couru. Il a le choix. C’est en perdant qu’il gagne.


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